Jour 2, Séoul

Seoul Arts Center

Suwon, première étape

Ce matin, nous quittons Suwon pour rejoindre Séoul. Dans les ascenseurs de l’hôtel, puis dans le bus, les conversations changent peu à peu de ton. Chacun commence à prendre la mesure de ce qui nous attend ce soir. Il n’y a pas de tension particulière, encore moins de stress : l’orchestre sait ce qu’il vient faire ici et aborde ce deuxième concert avec beaucoup de confiance. Mais après le premier rendez-vous d’hier, une forme de concentration s’installe. Nous savons que la soirée sera importante.

Suwon est la deuxième ville de la province de Gyeonggi et l’une des grandes villes de la région de Séoul. C’est une ville qui surprend par son mélange de modernité et d’histoire. Au milieu des immeubles et des grandes avenues, la forteresse de Hwaseong rappelle le passé de la ville : construite à la fin du XVIIIe siècle sous le règne du roi Jeongjo, elle est aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. À quelques kilomètres de là, notre orchestre s’apprête à jouer dans une salle qui appartient, elle, à la vie culturelle contemporaine de la ville.

Le Gyeonggi Arts Center est l’une des grandes institutions culturelles de la région. On y programme aussi bien de la musique que du théâtre, de la danse ou des spectacles traditionnels, et son grand auditorium peut accueillir 1 500 spectateurs. Pour l’Orchestre national de Metz Grand Est, c’est la première salle coréenne de cette tournée.

Cette tournée a une résonance particulière puisqu’elle accompagne les célébrations des 140 ans de la relation diplomatique franco-coréenne. Pendant quelques jours, l’Orchestre national de Metz Grand Est va parcourir le pays, de Suwon à Busan, avec cinq concerts et plusieurs collaborations avec des artistes coréens : Changyong Shin et Lucile Dollat. Pour ceux qui sont restés à Metz, nous allons essayer de vous raconter ce que vous ne pouvez pas voir depuis la salle de l’Arsenal.

Une tournée commence bien avant le concert

Ce qui frappe dès les premières heures, c’est la place que prennent les instruments. À l’aéroport, il suffit de voir arriver le groupe pour comprendre que nous ne voyageons pas tout à fait comme une troupe ordinaire : les musiciens avancent avec leurs étuis, leurs bagages, leurs partitions, et chacun garde son instrument à portée de regard.

Les plus petits voyagent avec eux, en cabine ou dans les bus, tandis que les instruments les plus volumineux sont partis en fret. Cela demande une organisation considérable, que l’on imagine assez peu lorsqu’on prend place dans un fauteuil pour écouter un concert.

À l’arrivée en Corée, une partie de ces instruments n’est d’ailleurs pas encore là. Il faut attendre le lendemain pour que l’équipe technique récupère les plus gros éléments du fret et les ramène jusqu’à l’orchestre. C’est alors assez amusant de voir les musiciens venir les chercher, vérifier leur état, ouvrir les étuis et retrouver leurs instruments avec une attention presque émouvante. Après des milliers de kilomètres de voyage, chacun semble retrouver un compagnon familier dont il n’aurait jamais vraiment cessé de se préoccuper.

Et puis, une fois tout le monde réuni, la vie de l’orchestre reprend naturellement.

Un collectif vivant et musical

Ce qui nous surprend peut-être le plus, c’est l’ambiance qui règne dans le groupe. On pourrait imaginer qu’après un si long voyage et à quelques heures d’un premier concert, tout le monde serait absorbé par la concentration. En réalité, on rit beaucoup, on se taquine, on se raconte des histoires et chacun retrouve rapidement ses habitudes.

Chaque musicien a sa personnalité, son humour, ses petites habitudes, et l’on sent une vraie familiarité entre eux. Même au moment de se préparer pour la répétition ou pour le concert, les plaisanteries continuent et les discussions se poursuivent autour des pupitres.

Puis la musique commence, et c’est là que quelque chose change.

Lorsque David Reiland lève les bras et que les premières notes résonnent, toutes ces individualités semblent trouver instantanément leur place dans un même mouvement. Les musiciens continuent d’être eux-mêmes, bien sûr, mais ils doivent désormais respirer ensemble, s’écouter en permanence et construire une seule interprétation. Depuis l’intérieur, ce passage de la vie quotidienne à cette concentration collective est particulièrement impressionnant.

Première répétition au Gyeonggi Arts Center

Il faut maintenant apprivoiser la salle.

Les pupitres sont installés, les instruments sortis des étuis et accordés, puis chacun commence à écouter la façon dont le son circule dans cet espace. Un orchestre ne sonne jamais exactement de la même manière d’une salle à l’autre : les musiciens doivent retrouver leurs repères, ajuster certains équilibres et apprendre à entendre leurs partenaires dans ce nouvel environnement.

Le programme de ce premier concert permet justement de faire entendre toute la richesse de l’orchestre, avec Debussy, le Concerto pour piano n°3 de Rachmaninov et Ravel.

Pour Rachmaninov, le pianiste coréen Changyong Shin rejoint les musiciens de l’Orchestre national de Metz Grand Est. Cette œuvre est évidemment connue pour son extraordinaire difficulté pianistique, mais elle est aussi passionnante à observer du côté de l’orchestre : le piano y dialogue constamment avec les différents pupitres, dans une succession de passages virtuoses, de moments plus intimes et de grandes envolées.

À la répétition, David Reiland reprend certains passages, demande un équilibre différent, écoute, ajuste. Les musiciens connaissent parfaitement ces gestes et ces exigences, mais chaque nouvelle salle oblige à retrouver un peu différemment la couleur et la dynamique de l’ensemble.

Et puis les portes s’ouvrent

À l’approche du concert, l’atmosphère change progressivement. Les conversations continuent encore dans les coulisses, les derniers réglages sont faits, les partitions sont ouvertes et chacun se prépare à entrer en scène. Après le voyage, le décalage horaire et toute la logistique de ces premiers jours, vient enfin le moment pour lequel tout cela a été organisé.

Les musiciens prennent place sur la scène du Gyeonggi Arts Center et, quelques instants plus tard, les premières notes de Debussy résonnent devant le public de Suwon.

À ce moment-là, tout ce qui a précédé paraît déjà loin. L’aéroport, les instruments en fret, les heures de voyage, la fatigue et les plaisanteries des dernières heures appartiennent à une autre partie de la journée. Il ne reste plus que les musiciens, le chef, le soliste et la musique qu’ils sont venus partager ici.

Pour ceux qui sont à Metz, imaginez-les simplement là, à plusieurs milliers de kilomètres de l’Arsenal, sur cette scène de Suwon, devant un public qui les découvre pour la première fois. Le premier concert de la tournée est passé et, malgré la fatigue, personne ne semble avoir vraiment envie que l’aventure s’arrête déjà.

Demain, l’orchestre prendra la direction de Séoul.